La Décroissance, février 2010

Plusieurs consultations organisées en octobre 2009 dans deux pays européens ont montré que les citoyens sont capables d’inverser les choix qu’ils exprimaient une année plus tôt. En Espagne, le projet de libéralisation de la loi sur l’avortement, que le gouvernement a approuvé le 25 septembre, a été immédiatement condamné par la population, selon un sondage qui montre une majorité d’opposants. Or, un an plus tôt, un précédent sondage indiquait une forte approbation du même projet. En Irlande, alors que le référendum sur le traité de Lisbonne avait été rejeté en juin 2008 , il fut approuvé en octobre 2009 ( question annexe : comment justifier une telle pratique qui permet aux partisans d’une certaine solution de jeter encore les dés jusqu’à obtenir satisfaction ? Et si on refaisait nos élections présidentielles jusqu’à chasser Sarkozy !...). Pour expliquer la versatilité des citoyens on dit que les Espagnols auraient pris tardivement conscience que leurs filles mineures pourraient, avec la nouvelle loi, procéder à un avortement sans le consentement parental. Et que les Irlandais, très affaiblis par la crise économique, auraient été convaincus par des garanties sur le respect de « spécificités celtiques » (comme l’interdiction de l’avortement justement…). Possible…mais c’est admettre que le peuple est si peu fiable qu’il a besoin d’être fermement dirigé. Alors, pourquoi donc nos dirigeants nous exhortent sans cesse à « débattre » en proclamant : « Faîtes-vous votre propre idée ! Exprimez votre opinion ! »…Comme si l’opinion, exprimée à chaud et à partir d’informations non exhaustives, n’était pas seulement un moyen pour mesurer l’efficacité du conditionnement préalable… et l’occasion de ne retenir que les « bonnes » opinions…Cette fièvre du « débat », à laquelle cède la plupart des démocrates, a quelque chose d’obscène. A l’automne 2009, notre gouvernement a lancé à la fois un « débat public sur les nanotechnologies » et un « débat national sur l’identité française », tous deux voués au néant démocratique : après 10 ans d’investissements discrets mais massifs, on ne remettra pas en cause la compétitivité qu’apporteraient les nanos ; et la définition de l’identité française , vieux cheval de l’extrême droite, ne renversera pas le racisme et la misère pour ceux dont on voit bien qu’ils ne sont pas des Français « de souche » ! Il faut en finir avec ces leurres qui sont aussi des insultes à l’intelligence. Les humains valent beaucoup mieux que l’état de gogos auquel on les réduits au jour le jour. Tous les témoins de conférences de citoyens (qui sont au « débat public » ce que la méditation est au match de foot… ) sont surpris par ce qu’elles dévoilent des capacités réprimées chez les membres ordinaires de notre espèce (1). Puisque ce potentiel de réflexion, d’élaboration, d’inventivité et d’altruisme est avéré, il faut se révolter contre le gâchis d’humanité qui régit nos sociétés en inhibant le meilleur d’ homo sapiens. Réveiller le gogo pour qu’il se révèle citoyen, là est l’enjeu pour une véritable démocratie. Mais à la condition que la parole des citoyens ainsi éveillés ne soit pas trahie par ceux qui les ont sollicités.


Référence :

(1) Des conventions de citoyens pour la démocratie