Réponse au CCNE qui recherche un « vocabulaire plus pertinent » que l'emploi du terme eugénisme pour qualifier certaines pratiques d'AMP, 2 février 2019

Vous avez souhaité me faire participer à l'élaboration de vos réflexions sur l'usage aujourd'hui du mot eugénisme : « Un retour sur les pratiques du passé, écrivez-vous, nous a d’ores et déjà permis de définir ce qu’a été l’eugénisme historique émergeant au milieu du XIXe siècle. C’est à partir de ce regard en arrière que nous souhaitons envisager le vocabulaire pertinent pour définir les pratiques du présent. Nous nous demandons aussi en quoi les dérives historiques peuvent nous permettre d’anticiper les enjeux éthiques que soulèvent déjà les perspectives de l’avenir, en particulier dans le domaine de la génomique. Il s’agit donc d’un rapport tout à fait singulier qui, s’il est résolument tourné vers l’avenir, s’oriente à la lumière d’un passé traumatisant qui charge si lourdement le mot d’ « eugénisme » qu’il n’est pas toujours aisé de déceler précisément ce qu’il recouvre lorsqu’il en est fait usage. »

Certes, le terme semble chargé par le nazisme même si, me semble t-il, les nazis l'utilisaient peu, lui préférant d'autres expressions comme hygiène raciale ou purification de la race. D'autre part, un problème comparable apparaît avec nucléaire après Hiroshima et tchernobyl sans que l'industrie de l'atome s'inquiète de changer son vocabulaire. Aussi, je crains que la démarche du CCNE, fondée sur des considérations historiques et humanistes, ne conduise à mettre sous le tapis les crimes commis au nom de l'eugénisme. Car ces crimes n'appartiennent pas tous au nazisme et bien des personnes jugées inaptes furent stérilisées ou assassinées dans de nombreux pays, dont la France. Ces pratiques criminelles ne relevaient pas du sadisme mais de l'incapacité médicale à utiliser des outils moins violents, lesquels n'existaient pas jusqu'aux années 1970. Ainsi l'IAD qui permet la sélection du père biologique et son « appariement » avec la future mère, ou le DPI qui permet la sélection des futures personnes par leur identité génétique plutôt que par les caractères phénotypiques de leurs géniteurs. Ce qu'invente le nouvel eugénisme, outre le « confort » de sa réalisation, c'est la simultanéité des objectifs de l'eugénisme négatif avec ceux de l'eugénisme positif et la possibilité de valoriser le meilleur biologique de chacun sans exclure quiconque. Voilà une belle perspective pour la bioéthique à l'ère de la génomique triomphante...

La modernité a imposé cette nouvelle figure de l'eugénisme, héritière de Nuremberg autant que des progrès bio médicaux, dont le but semble bien être le même que celui des galtoniens : pourchasser les différences estimées négatives, voire favoriser les caractéristiques estimées positives, pour finalement améliorer l'espèce mais, désormais, c'est en instituant un cadre démocratique pour ces actions. Il faut rappeler que, un siècle avant Galton, Condorcet souhaitait déjà le «perfectionnement de l'espèce humaine » mais sans exercer de contraintes sur les personnes. Le caractère révolutionnaire du nouvel eugénisme est cohérent avec l'éthique médicale qui s'est imposée après 1950 : il évite toute violence et nécessite le consentement libre et éclairé. Cependant, pour ne pas être abusé par cette obligation légitime, rappelons la remarque du Conseil d'Etat qui, en 2009, s'inquiétait en constatant que l'eugénisme « peut aussi être le résultat collectif d'une somme de décisions individuelles convergentes prises par les futurs parents, dans une société où primerait la recherche de 'l'enfant parfait', ou du moins indemne de nombreuses affections graves».

Si vous souhaitez vraiment inventer une novlangue pour la bioéthique, ne cherchez pas trop loin comme en ressuscitant de vieux termes proposés depuis le 17° siècle : aristogénie, orthogénie, anthropotechnie, orthobiose, eubiotique, hominiculture ou ...sociobiologie. Dès 1972, les états-uniens ont su renommer leur société d'eugénique en « société pour l'étude de la biologie sociale » et d'autres pays ont effectué des démarches analogues pour faire oublier les déboires dans la recherche obsédée de la qualité humaine. Mais les buts de l'eugénisme sont bien affichés dans la nouvelle idéologie qui prétend maîtriser l'humain et en dépasser les maigres performances : elle se nomme transhumanisme.