Débat Meilleur des mondes , La Décroissance, novembre 2016

Non ! N'en déplaise à Luc Ferry, nous ne sommes pas encore dans le meilleur des mondes, même en écartant les horreurs de Daesch. Mais la question est de savoir si nous souhaitons y aller, une question à laquelle Ferry répond affirmativement dans son dernier essai (La Révolution transhumaniste, Plon, 2016). Car, après avoir expliqué, comme bien des contemporains, que cette évolution est inévitable (There is no alternative  disait déjà sa copine britannique) Ferry propose de dépasser les « velléités restauratrices hargneuses, les lamentations médiatiques sur l'air du 'tout fout le camp'»...Cette « régulation au plus haut niveau » (avec un ministère de l'innovation), exclut prudemment « la société civile qui est par essence le lieu des intérêts particuliers »... En effet, pour ce néo-libéral acharné, le bien commun serait ce que visent les affairistes et leurs experts forcément objectifs et désintéressés, et seul le système capitaliste qui nous a amenés là serait capable de poser des limites à son propre appétit mortifère. Le plus grave est que la « gauche » a rallié dans les faits l'objectif transhumaniste, même si c'est discrètement, comme le montrent les programmes de recherches officiels qui donnent la priorité à l'intelligence artificielle, aux nanorobots, au contrôle génétique du vivant, ou à la médecine prédictive/préventive, celle qui fait de tout un chacun un sujet médical. Nombre de militants écologistes ou féministes sont hypnotisés par les promesses de progrès qui résulteraient de l'indifférenciation des sexes (masculin/féminin), des êtres vivants (homme/animal) ou des « organismes » (vivant/machine) et par les artifices déjà disponibles pour engendrer autrement, fut-ce au prix de l'aliénation de tierces personnes ou de l'épanouissement de l'enfant à venir. Ainsi la location d'utérus, l'achat-vente de gamètes et embryons, l'insémination anonyme, l'eugénisme dans l'oeuf (diagnostic préimplantatoire) sont souvent reçus avec la même gourmandise que le téléphone portable, cette première prothèse universelle et permanente de l'ère transhumaniste. Outre la pulsion ludique et l'illusion de puissance qui minimisent les nuisances collatérales, chacun veut se montrer plus moderne, et fait ainsi le jeu des intérêts qui disséminent et cultivent les aliénations.

Alors que nos politiques transforment le principe de précaution en principe d'innovation, exprimant la priorité du progrès technique, nous devons revendiquer le principe de responsabilité pour défendre l'intégrité de notre espèce et de la nature. Le conditionnement des esprits se précipite : une institution européenne1 en vient à considérer les robots comme des « personnes numériques »... Parfois des prédictions contradictoires sont affirmées: pour la même décennie 2050, on nous promet à la fois 200 millions de réfugiés climatiques mais aussi la « singularité »par la fusion des cerveaux avec les ordinateurs. Il va falloir choisir ! Et ce choix ne peut être laissé aux techniciens, experts, politiciens ou capitalistes. Mais il ne peut pas provenir de l'addition des opinions subjectives de populations abusées comme il arrive avec le référendum, opportunément redécouvert pour faire croire que nous vivons en démocratie. Le bien commun ne peut être défini que par des citoyens dépourvus d'intérêts particuliers et informés de façon complète et contradictoire. Il est significatif que notre combat mené depuis 10 ans pour constitutionnaliser la procédure des conventions de citoyens ne rencontre que sympathie condescendante. C'est que le vent est plutôt à la compétition qu'à l'intelligence collective, particulièrement en cette année bénie des médias où se succèdent le mondial de foot, les Jeux Olympiques puis le cybathlon pour handicapés, avant les primaires précédant la présidentielle bientôt suivie des législatives, sans oublier le match états-unien entre un voyou milliardaire et une égérie des multinationales. Nous sommes en plein retour de la force tout en faisant mine de craindre « l'homme augmenté ».