Les Zindigné(e)s, juin-août 2012

En ces temps d’abstention record aux élections législatives on entend reparler du vote obligatoire « pour renforcer la démocratie ». Obliger à ce « devoir citoyen » serait effectivement le stade ultime de verrouillage d’un système qui interdit tout changement d’envergure. Quand on discute avec des familiers ou des inconnus, la plupart admettent l’inanité voire l’inhumanité des grands principes que proclament nos élus, de droite ou de gauche : pourquoi la compétitivité ? contre qui ?... pourquoi la croissance ? pour quel mieux-être ?...
Et puis les voilà invités à voter et c’est comme s’ils ne savaient rien de l’absurdité des choix proposés par les ténors. On appelle ça « vote utile » ce qui laisse entendre que toute option de rupture serait sans intérêt(1). Récemment sur France inter des enfants étaient interrogés : « ça sert à quoi ces élections ? Bah…A élire des députés… Et ça sert à quoi les députés ? Bah…A préparer les élections… ». Comment mieux dire que le système s’auto entretient, s’auto justifie ? On ne peut pas éviter d’évoquer le rôle des médias dans cet enfermement. Aline Pailler écrit justement que « les médias ont leur part de responsabilité dans le maintien du capitalisme » (Le Sarkophage N° 30) et c’est en évitant les vrais sujets plus encore qu’en condamnant les arguments. Quelle place sur les ondes, les écrans, les feuilles imprimées pour des intellectuels réalistes et audacieux comme Paul Ariès, Serge Latouche ou Jean Gadrey ? Les initiés se nourrissent de leur prose sur le Net et dans leurs ouvrages mais pourquoi sont-ils hors circuit médiatique ? Plus encore que les journaux papier où persistent quelques espaces pour les idées « en marge », l’audiovisuel se régale de l’actualité électorale avec la même gourmandise et les mêmes accroches que dans ses rubriques sportives : la première Dame fait la nique à l’ex de son mec, un footeux en veine nargue les journaleux, des employées du journal de référence commettent un livre sur la famille Strauss-Kahn, d’autres footeux sont aussi accusés de viol…voilà de l’actualité, et de la bonne ! Radios et télés sont à la recherche du bon mot, arrachent des déclarations « exclusives » et insinuent des caractérisations osées.
Ainsi, c’est bien des médias qu’est partie l’analogie entre Front de gauche et Front national sur le thème de supposés « populismes » équivalents, analogie reprise par la droite (Jean-François Copé : « comme leurs noms l’indiquent les deux sont des fronts »…) pour justifier le ni-ni de l’UMP, ouverture redoutable aux alliances avec l’extrême droite. Et comment supporter encore ces éditorialistes qui plastronnent de micro en écran, en passant par le papier, pour distribuer les bons points et les remèdes tant en économie qu’en bioéthique ou en philosophie ? D’où parlent cette douzaine de faiseurs de notre avenir ? de quelle science ? de quels intérêts ? de quels préjugés ? Avec quel risque d’être jugés pour les conditionnements qu’ils imposent au jour le jour ? Notre appareil médiatique est riche et varié mais c’est à l’intérieur du champ de la pensée unique car il fait depuis longtemps dans le « normal » . Et, par là, il interdit les sauts significatifs (la Révolution ?), faisant tout pour que rien d’important ne change alors que le monde est bouleversé autour des isoloirs où se perpétue le capitalisme.

L’avenir est sombre. François Hollande a promis de redresser l’économie grâce à la croissance, un mythe daté de la colonisation et du pétrole pas cher, Dés que son programme aura échoué (on dira alors : Hélas ! la croissance n’était pas au rendez-vous… ) la racaille des fascistes unis aux exploiteurs reprendra la main…en promettant la même chose mais en achevant d’éliminer les libertés et les avantages acquis au siècle dernier. Jusqu’aux prochaines échéances… Il n’y a pas de changement avec un Premier Ministre qui veut son nouvel aéroport (qui est aussi celui de Vinci), géant mais inutile puisqu’il serait fonctionnel au moment où ne voleront plus que les avions transportant des équipes sportives, des fonctionnaires et experts internationaux et les riches affairistes. Le scandale n’est pas seulement ce gâchis de terres agricoles et d’environnement, c’est l’imposition de l’absurde, comme avec les plantes transgéniques qui ne servent toujours à rien après 20 ans de propagande , sauf aux profits des semenciers et marchands d’herbicides. Il n’y a pas de changement avec un Président qui se croît moderne en imposant l’industrie nucléaire jusqu’à poursuivre le mythe qu’est la fabrication d’un soleil terrestre avec le « projet ITER », ce gouffre sans issue. Il n’y a pas de changement avec une ministre de la recherche directement importée du bizness des nanotechnologies, des start up et pôles de compétitivité. Il n’y a pas d’avenir avec la compétition économique, cette nouvelle guerre de cent ans maximum (la planète ne tiendra pas davantage) qui oppose les peuples aux peuples pour engraisser la finance. Il n’y a plus d’avenir pour la croissance, et c’est tant mieux pour le monde vivant! La plupart des gens conviennent de tout ça, et de bien d’autres choses pourvu d’en avoir discuté mais, comme pour les catastrophes annoncées, tout se passe comme s’ils n’y croyaient pas au moment de s’exprimer dans le protocole démocratique que seraient les élections. Quand les options sont balisés comme sait le faire le bipartisme, les électeurs semblent paralysés, il ne reste que le jeu électoral, ses paris, ses champions. Le protocole « démocratique » annule l’expression des désirs et des intelligences.

Depuis quelques années nous proposons une procédure nouvelle, la convention de citoyens (2) pour qu’un jury tiré au sort puis complètement informé produise son avis sur une controverse technologique. Cette proposition, dont la finalité est d’aider les élus à décider dans le sens de l’intérêt public, peine à intéresser les médias comme les dirigeants. Ceux-là leur préfèrent la douce musique de la « participation », de concertation en débat public, sans vraiment rechercher et surtout sans mettre en action l’avis des citoyens. Alors, peut-être faut-il aller plus loin, se doter de responsables qui accepteraient de n’être que les délégués du peuple, sans collusion avec les lobbies, sans l’incroyable prétention qui leur fait croire que l’élection les aurait dotés de toutes les compétences et du droit d’ignorer les avis du peuple.

Et si on se passait de vote pour essayer la démocratie ?...On pourrait très vite s’échapper du carcan aimable des élections, du discours paralysant sur les élections, s’emparer de l’avenir pour de vrai. Quel média, quel élu analyse sérieusement la proposition qui revient du tirage au sort inventé par la Grèce 2500 ans avant que ce pays ne soit soldé au capital international ? Sur quel écran, à quel micro a t-on vu et entendu ces penseurs de la démocratie, comme Etienne Chouard ou Jean Claude Bauduret, qui proposent des alternatives à notre agonie politique, laquelle devient aussi celle de la planète ? Par exemple, chaque citoyen proposerait quelques noms de personnes qu’il estime dignes d’être écoutées, on ramasse les millions de noms et on écrème par le bas (ceux qui n’ont qu’une nomination) et par le haut (ceux qui reviennent trop souvent, soupçon de vedettariat…). Reste à tirer au sort environ 600 noms parmi ces non-candidats (pas des arrivistes de la politique ceux-là !) pour constituer une Assemblée, en remplaçant chacun qui refuserait cette charge par le suivant dans le tirage au sort. Ces citoyens, rétribués par l’Etat au même niveau que leur revenu antérieur, mais disposant de tous les moyens humains et techniques nécessaires pour assurer leur charge, se mettent d’abord à écrire une Constitution qu’on soumet au peuple par référendum, puis à rédiger quelques lois d’être remplacés (par exemple par tiers) par d’autres citoyens désignés de la même façon. Retour à l’emploi normal assez tôt pour éviter l’enkystement et les compromissions… Une telle Assemblée nationale devrait se montrer ravie de s’entourer des conseils objectifs de Conventions de citoyens qui seraient organisées sur chaque sujet complexe et controversé…

Bien sûr on comprend que beaucoup de personnes, privilégiées avec le système actuel , soient hostiles à l’idée d’en changer. Mais il y a plus grave : même chez ceux qui n’ont rien à y perdre la perspective du tirage au sort des représentants de la Nation ne séduit pas largement.Les réticences sont idéologiques (on a trop répété qu’un pays démocratique se reconnaît à des élections libres) autant que méthodologiques : le tirage au sort évoque les jeux de hasard et on ne veut pas confier l’avenir à un processus aléatoire. Pourtant bien des réponses ont déjà été apportées à ces questions absentes des médias (3). Alors, qui a peur de cette alternative au TINA ? En quoi ne serait-elle pas authentiquement démocratique ? Pourquoi ne serait-elle pas compétente et efficace c’est à dire productrice de solutions conformes au bien public ? Et alors pourquoi n’est-elle pas débattue ? Loin des complicités de cuisine entre marchés, communicants et dirigeants, les Assemblées nationales de citoyens pourraient s’engager fermement dans le sauvetage de la planète , dans la coopération effective entre les peuples, dans la construction de modèles économes et conviviaux, et siffler la fin du match stupide qui ne conduit qu’à la ruine de tous.


(1) There is no alternative ! expliquait Margaret Thatcher, inaugurant sous un sigle devenu célèbre (TINA) toute vélléité d’imaginer un avenir qui échapperait au néolibéralisme…
(2) voir le site de Sciences Citoyenneset aussi la rubrique Démocratie sur mon site
(3) voir par exemple Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique, La Découverte, 2011, ou le plan C sur le site d'Etienne Chouard