La Décroissance, juin 2011.

La mode est au « débat public ». Sur n’importe quel problème, on invite les citoyens à « débattre », solution magique dont la qualité démocratique n’est pas mieux précisée et dont les résultats sont le plus souvent sans traduction politique.

C’est avec raison que Stéphane Lhomme (La Décroissance, mai 2011) moque la proposition récente de YAB (partagée par presque tout le monde) d’organiser un débat sur l’énergie à l’occasion du drame de Fukushima. Pas de meilleure façon de noyer le poisson : un débat ne permet pas de savoir ce que pensent les Français (ou d’autres peuples) mais seulement d’autoriser les plus actifs, ou inquiets, ou porteurs d’intérêts, à discuter avec des experts sans qu’il soit possible d’évaluer les inquiétudes émises ou de quantifier les propositions apportées, et surtout de connaître le choix de la population. Alors survient l’autre idée à la mode, le référendum, lequel permet effectivement de décompter des OUI et des NON. Mais comme le montre Stéphane Lhomme, il comporte pourtant beaucoup de biais, comme celui de la formulation de la question posée, la qualité des informations médiatisées et, ajouterais-je, la disponibilité de chaque votant pour s’emparer sérieusement du dossier avant d’émettre son choix.

Citoyens domestiques
Alors, selon Stéphane Lhomme, aucune procédure n’étant pertinente, il ne reste que la mobilisation immédiate. Sinon « les citoyens (…) n’auront droit qu’à des mascarades comme un Grenelle de l’énergie ». Il est vrai qu’une mobilisation à la tunisienne serait bienvenue contre le nucléaire, mais que faire si elle ne vient pas ? Faut-il accepter qu’une planète morte soit le prix à payer, telle une « punition » pour l’indifférence ? Je suis surpris que la proposition de convention de citoyens formulée il y a plusieurs années par la Fondation sciences citoyennes ne soit encore entendue par presque personne : ni politiques, ni militants, ni journalistes… J’ai avancé récemment cette solution (Libération.fr, 1er avril 2011)* pour obtenir le choix éclairé de la population sur l’industrie nucléaire. Sans aucune réaction. Les uns et les autres auraient-ils peur de la démocratie ? Ou bien méconnaissent-ils les capacités extraordinaires de toute personne, prise au hasard mais volontaire, pour formuler des solutions rationnelles et conformes à l’intérêt général ? Ces qualités cachées d’enthousiasme, de sérieux, d’intelligence et d’altruisme ne se révèlent qu’à condition d’aménager un moment solennel, stimulant et libératoire. Et il serait démagogique de laisser croire que les mêmes personnes, invitées pour un débat, un référendum ou une mobilisation physique seraient capables de démontrer les qualités qu’elles révèlent dans une convention de citoyens. Car la société néolibérale nous a domestiqués comme des bœufs sans que nous soyons assez malheureux pour nous révolter massivement, ni assez volontaires pour apprendre, ni assez disponibles pour penser le monde. Pour dépasser ce gâchis d’humanité, il faut expérimenter, aller à la recherche du meilleur de l’homme. C’est ce que réalise une convention de citoyens. Bien sûr, comme pour n’importe quel mode d’action, il resterait à faire valider par les décideurs les choix des citoyens. A cet égard, souvenons-nous du référendum de 2005… La place me manque pour développer ce point décisif. Mais, pour faire court, l’adoption dans la Constitution des Conventions de citoyens, avec engagement des élus au respect des avis exprimés, doit constituer un préalable à toute utilisation de cette procédure.
Cela vaut pour les choix énergétiques, par exemple. Le projet de loi est disponible depuis quatre ans. Il devient urgent que les élus s'en emparent...