L’AVENIR DE LA SCIENCE (1)

Bruxelles laïque échos, septembre 2009

Beaucoup de gens, et bien des scientifiques, pensent le « progrès » comme résultant de l’accumulation unidirectionnelle de savoirs et de techniques, une « main invisible » de la science nous conduisant là où il serait impossible de ne pas aller.Pourtant, selon Alain Gras , sociologue des techniques, « nous sommes le fruit d’une bifurcation dangereuse qui s’est produite au cours du XIX° siècle, et non l’aboutissement, même provisoire, de la longue marche de la civilisation »(Le choix du feu, Fayard, 2007).Cette bifurcation c’est l’invention et l’usage des machines thermiques (à vapeur puis à explosion). Pour Alain Gras il s’agite d’un « hasard du devenir » qui a imposé le feu en moyen unique de la puissance et ainsi, au mépris des contraintes sociales, à dominer par la technique la nature et les hommes. De ce choix historiquement daté découle l’adoption de dispositifs énergétiques puissants , impérialistes et finalement suicidaires (la mégamachine que dénonce Serge Latouche) alors que le recours aux énergies renouvelables aurait pu s’instituer en modèle privilégié avec deux siècles d’avance ! L’illusion d’un enchaînement des découvertes les unes aux autres paralyse largement le jugement sur ce que nous vivons (subissons) : c’est certainement parce qu’on est persuadés qu’il existe un mouvement du « progrès » , linéaire, fatidique et de durée indéfinie, que la majorité des humains peine à entrevoir des choix radicalement différents. Et cette incapacité à vivre autre chose qu’un supposé destin s’impose encore au moment de réagir aux catastrophes annoncées, ne serait-ce que pour s’en protéger : nous savons les périls mais nous n’y croyons pas comme l’a montré Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2003 ).

Quand le Président français critique les Africains en assénant : « L’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire » il n’imagine pas qu’il existe d’autres histoires possibles où croissance et productivisme sont des notions exotiques ! Comment expliquer que les Amérindiens fabriquaient des jouets en bois possédant 4 roues sans jamais « inventer » la roue utilitaire ? Que les Chinois des Ming disposaient d’une pompe à eau à piston et aussi de mines de charbon mais sans jamais avoir voulu associer l’une et l’autre, ou encore qu’ils ont très tôt réservé la poudre à canon aux fins ludiques des feux d’artifice ? Que les Indiens d’Amérique du Nord nous ont emprunté le cheval mais sans la technologie de monte (selle, étriers, harnais) que nous estimons indispensable mais qui ne correspondait pas à leur vision du monde? Les peuples qui ne se préoccupent pas d’efficacité peuvent avoir d’autres désirs en maniant des outils que cette « rationalité des fins » que nous avons inventée. La fonction économique de la recherche scientifique est devenue déterminante, la science étant sollicitée activement pour produire de la croissance économique (productivité, nouveaux marchés …) et de la suprématie (technique, militaire, commerciale …). On comprend alors que, dans la compétition revendiquée par l’idéologie libérale, chaque pays rogne sur les coûts nécessaires à l’acquisition de connaissances, au profit d’investissements destinés aux opérations de maîtrise (technologies, brevets, …). En France, durant la période qui a suivi la 2ème guerre mondiale, l’État s’est fait entrepreneur de science avec la création d’instituts nationaux de recherche et leur pilotage a été assuré au moyen de crédits publics. Vers 1980, la nécessité de valorisation, par la propriété intellectuelle ou par l’avance technologique, a poussé au pilotage de la science par les marchés. C’est cette nouvelle configuration des rapports de la science à la technique que Gilbert Hottois, philosophe des sciences belge, a nommé « technoscience ». Très vite, les entreprises multinationales ont recherché les conditions les plus compétitives et se sont localisées dans les sites les plus propices au développement d’une technoscience mondialisée.

Cette hégémonie de la technoscience sur la « vraie »science a des conséquences importantes sur tous les aspects de la recherche. Bien sûr, c’est la technoscience, et pas la soif de vérité, qui définit les thématiques « utiles » puisque l’association des laboratoires publics avec des industriels est plus que conseillée par les institutions de recherche ... Même si le budget d’un laboratoire ne dépend que pour 10 ou 20 % de contrats passés avec le monde industriel (ou caritatif), cet apport peut suffire à orienter profondément l’activité de ce laboratoire, d’autant que le financement public est généralement conditionné à l’obtention de telles ressources extérieures. Constater que des orientations de recherche sont ainsi privilégiées, c’est reconnaître que les autres orientations possibles de la recherche s’en trouvent handicapées, voire annulées, sans que nul n’ait décrété que ces voies de recherche étaient superfétatoires ! Ainsi le subventionnement quasi exclusif d’activités de recherche « compétitives »est-il responsable de la paupérisation de vastes domaines scientifiques.

C’est pourquoi le recours et la gestion de la technoscience sont à réviser complètement dans le souci du Bien public . Mais qu’en est-il de la science elle-même ? On sait que la production de connaissances exige des moyens de plus en plus lourds et consommateurs d’énergie, et que la vie scientifique est aussi l’occasion de nuire à la planète, ne serait-ce que par les colloques internationaux …Pourtant des sondages montrent que la population est disposée à accorder une licence d’exception à la recherche dite « fondamentale » car , contrairement à une vulgate qui confond connaissance avec innovations dans tous les sens, le public est toujours sensible aux découvertes et séduit par les activités de recherche cognitive. Pourtant, la science est en décroissance concrète depuis une période récente puisque les lieux où elle s’exerçait et les acteurs qui l’animaient, lui ont largement substitué cette activité plus concrète et surtout plus rentable économiquement, au moins à court terme, qu ‘est la technoscience . C’est que la compétitivité qui anime les sociétés libérales ne trouve pas de profit réel par la découverte mais par l’innovation. La première étant cependant un préalable à la seconde le jeu capitaliste consiste à tirer très vite profit, en innovant ici, des découvertes réalisées ailleurs…jusqu’au moment où la source sera tarie. Une question importante aujourd’hui devrait être le devenir de la science, mangée par la technoscience, mais aussi l’avenir de la technoscience elle-même, dans ce monde qui vient où le modèle de croissance productiviste ne tient plus.

La décroissance de la production et de la consommation peut être perçue comme un choix ou comme un destin. Je suis de ceux qui la croient inévitable, qui y voient aussi l’occasion d’une révolution humaniste mais qui craignent que la pénurie pousse les puissants à s’approprier les miettes, au risque d’affrontements violents. Il s’agit donc de préparer cet avenir plutôt que le nier, ceci pour éviter d’avoir à le subir mais aussi pour ne pas rater l’occasion inespérée de rouvrir l’avenir.

Chacun convient que les pays dits « en voie de développement »doivent disposer d’un droit exceptionnel à produire et consommer mais ce ne serait pas leur rendre service, ni à l’humanité entière ni à la planète, que de lire ce droit comme celui de mimer les pays déjà développés. Car la raison implique que ce qui fut une impasse pour les riches ne peut pas constituer l’avenir des pauvres. Ainsi faut-il décourager partout l’industrialisation exacerbée de l’agriculture et privilégier l’agriculture utilisant des ressources renouvelables et locales pour produire des aliments de consommation directement humaine : si 50 millions d’agriculteurs intensifs (parmi 1,3 milliards de paysans dont les ¾ sans même une aide animale) « valent » pour 42% de la production mondiale, ils ne nourrissent que 20% de l’humanité parce que les riches ont une alimentation carnée. Où on peut voir que la suite du monde dépend aussi du changement de certaines habitudes.La « croissance verte » propose la fusion de l’écologie avec l’économie capitaliste, avec le slogan « green is business ! » mais l’objectif croissanciste ressemble à une impasse quand le réchauffement de la planète est déjà irréversible.Comment faire confiance à la « patronne des patrons » français, Laurence Parisot, qui déclare : « un peu de croissance pollue, beaucoup dépollue… » ?

En pratique!!!! Refuser toute technologie témoignerait d’une vision religieuse du monde et de l’humanité, tout autant que le fait de penser notre futur à la seule lumière des technologies. Mais ce serait aussi impossible. D’abord parce qu’il existe des techniques indiscutablement utiles et « durables »mais aussi parce que l’avenir nous réserve des nuisances graves et accélérées contre lesquelles il faudra bien s’armer. L’enjeu est alors de remplacer nos prothèses techniques, construites pour la vitesse et la centralisation, par d’autres prothèses capables de nous satisfaire dans un cadre de ralentissement et de délocalisation. Ivan Illich avait montré que les nouveaux outils créés pour entretenir une illusion de maîtrise deviennent rapidement contre-productifs. Ainsi les grands systèmes de production mécanisée supposés éradiquer les contraintes posées par la nature instituent des contraintes bien plus redoutables et finalement une perte d’autonomie de la société et des individus. Toutes les technologies importantes de la société industrielle ont été accompagnées ou imposées grâce à d’intenses campagnes politiques affirmant la capacité de ces innovations à assurer la croissance économique, et la pertinence de cette croissance pour instituer le « progrès » , confondu avec le bien-être des personnes.Un leurre redoutable est de laisser croire que des miracles technologiques viendront à notre secours pour compenser les drames induits par les technologies, une thèse paresseuse et mortifère diffusée par des certaines personnes très médiatisées comme Luc Ferry ou Claude Allègre . Ceux-là se prétendent « optimistes » ce qui explique leur séduction pour les médias …mais il s’agit là de foi plus que de science et l’affirmation de telles croyances, y compris par des scientifiques renommés, pourrait devenir criminelle car nous n’avons aucune garantie sur l’occurrence de telles innovations salvatrices. Le délire scientiste est sans limite , laissant croire à des manipulations pour contrôler le climat, comme à la création de puits de carbone efficaces, ou à la pollinisation artificielle pour remplacer les abeilles disparues, aux miracles permis par les nanoproduits et les nanorobots et par la convergence des nouvelles technologies (NBIC)… On peut pourtant considérer avec Ernesto Garcia ( Entropia 3, 2007 ) que l’apparition d’une nouvelle « matrice énergétique »impulsant une technologie viable est si rare qu’on n’en connaît que deux exemples dans l’histoire humaine : le contrôle du feu et l’invention de la machine à vapeur…Même si une nouvelle civilisation industrielle se construisait exclusivement sur les énergies renouvelables, son expansion demeurerait bien inférieure à celle qu’ont permis les combustibles fossiles. N’est-ce pas d’ailleurs la continuation de l’idéologie de croissance que l’attribution aux énergies renouvelables d’un potentiel de poursuite des technologies modernes, comme par exemple les efforts insensés pour faire croire que la civilisation de l’automobile pourrait perdurer grâce aux agrocarburants ? On retrouve la mythologie du « développement durable », aménagement de l’idéologie de croissance infinie, quand des technocrates proposent d’insérer de grandes installations d’énergie renouvelable au sein des « macro-systèmes techniques » en faillite . La recherche scientifique doit se débarrasser des obsessions de high tech et d’innovations ininterrompues qui nourrissent l’idéologie de la vitesse avec des TGV, autoroutes, avions, internet haut débit,…

On glose beaucoup sur les nouvelles technologies d’information-communication en omettant l’empreinte écologique lourde du matériel informatique pour sa fabrication (consommation d’eau pure, de métaux rares,…), sa gestion (infrastructure des data centers, réseaux câblés sous marins,…) et son usage (énergie consommée, déchets non recyclés,…), toutes réalités qui dénient la nature réputée « immatérielle », ou seulement écologique, de l’internet. Qu’il suffise de citer l’évaluation de spécialistes qui prédisent qu’en 2030 internet consommera autant d’électricité que toute l’humanité aujourd’hui…Encore devrait-on ajouter à ces nuisances les conditions quasi militaires de protection des serveurs géants, l’espionnage généralisé des informations, l’asservissement à l’outil informatique des populations… En fait, par l’accélération fulgurante de la conception et de la production, qui concerne les informations comme les machines , internet est un outil majeur de l’hyperproductivisme. Alors, faut-il en finir avec les TIC ? Certainement pas mais il ne semble pas nécessaire de doter chaque enfant des pays du Sud d’un ordinateur portable, selon la conception idéalisée d’un homme nouveau, numérique et autonome, qui serait aussi « flexible et réifié » selon Jean-Paul Gaudillière (Mouvements, 54, 2008). Il semble que les zélateurs de la « société de connaissance », lesquels sont nombreux parmi les écologistes, soient autant fascinés par ces innovations technologiques que le sont les partisans de la croissance illimitée…Apprivoiser l’ordinateur dans une société économe et solidaire ce serait stopper la croissance indéfinie du nombre des machines, instituer leur utilisation raisonnée, viser l’usage collectif d’ordinateurs à vie longue et recyclables… Bref ce serait nuire aux chiffres de la croissance et donc aux profits des maîtres du monde !

Nous devons méditer ce conseil d’Ivan Illich : « Les deux tiers de l’humanité peuvent encore éviter de traverser l’âge industriel s’ils choisissent dés à présent un mode de production fondé sur un équilibre postindustriel , celui-là même auquel les nations surindustrialisées vont être acculées par la menace du chaos » (La convivialité, Seuil 1993).On doit pouvoir prendre le contre-pied de ce qui fut le choix technologique du XIX° siècle , la machine thermique et les grands systèmes technologiques, choix qui nous a menés dans l’impasse . Il faudra continuer à produire même si c’est pour assurer une vie plus frugale mais ce sera avec des structures productives différentes dont les principales caractéristiques seront : plus petites, locales, proches des citoyens, ne consommant que des énergies renouvelables et n’accumulant pas de déchets toxiques.Ces impératifs devraient provoquer la disparition à terme de la grande distribution et du tourisme de masse, du transport par avion et de l’automobile, de l’agriculture productiviste et de la publicité, de la plupart des domaines de la chimie et des biotechnologies…J’ai tenté d’imaginer ce que deviendrait l’Assistance médicale à la procréation (AMP) dans une telle perspective (Entropia 3, 2007 ) en considérant les pratiques éventuelles de fabrique du vivant à la lumière des valeurs suivantes : dignité humaine, biodiversité, solidarité, coopération, convivialité, fragilité, prudence, autonomie, responsabilité, tolérance. Cette tentative, forcément audacieuse, présente surtout l’intérêt de revisiter les argumentations de la bioéthique courantes, pour commencer à réfléchir autrement même si l’avenir demeure imprévisible.

On peut se demander pourquoi la technoscience s’acharne à vouloir se faire prendre comme étant « la science », et les spécialistes, experts de presque rien, comme étant « les savants ». C’est que ce déguisement est propice pour abriter des regards extérieurs le monde de la recherche. Il ne s’agit pas de préserver les secrets de laboratoire mais d’éviter, grâce à l’image prestigieuse de la Science, les interrogations sur le bien-fondé de toute recherche. Ainsi la recherche scientifique est-elle une des rares activités des sociétés industrialisées à ne pas jamais en compte, ni même solliciter, l’avis des citoyens qui la financent. Pourtant, les populations auraient pu proposer d’autres priorités que celles qui conviennent à la croissance économique, ou contester les dérives possibles de l’appareil technoscientifique vers des propositions contraires à leurs intérêts. On notera que dans la période précédente, où l’État décidait des orientations de la recherche, la société n’avait pas davantage droit à proposition, ainsi quand furent décidés les grands programmes de l’agriculture productiviste ou du nucléaire … Mais la globalisation des risques encourus par les populations de toute la planète par les capacités inédites de la technoscience pour transformer le monde font qu’il est urgent de recourir à des procédures systématiques pour gérer démocratiquement aussi bien les activités de recherche en amont que leurs conséquences en aval. S’il est hasardeux d’oser faire le portrait scientifique et technique d’un monde en décroissance économique, il reste qu’on doit cultiver plus que jamais les exercices démocratiques afin que les citoyens puissent décider de leur mode de vie (voir).

(1) Cette formule est aussi le titre d’un ouvrage d’Ernest Renan, scientiste important du 19° siècle