Colloque Univ Limoges , mars 2009

Le laboratoire est le lieu principal du changement technologique, c’est là que s’élaborent les modalités matérielles des modes de vie dans 20 ou 30 ans. Le laboratoire est donc aussi le lieu principal pour la genèse des catastrophes car tout artifice nouveau est potentiellement porteur de progrès et de catastrophes, dans des proportions le plus souvent imprévisibles. Ainsi toute recherche scientifique, même réputée « fondamentale » ou « cognitive », peut-être suspectée d’amener des suites catastrophiques, par définition. Les efforts pour recréer le virus e la variole (terrible maladie éradiquée depuis 1980) visent à mieux comprendre l’efficacité de ce fléau mais pourraient bien déboucher sur des armes redoutables employées par des Etats ou des terroristes. La recherche de gènes liés à l’intelligence ou à l’homosexualité risque d’apporter peu à la connaissance mais beaucoup à la ségrégation sociale, d’autant que les « découvertes » se réclameraient d’un label scientifique difficilement réfutable malgré le réductionnisme de la démarche.
Le plus souvent, le chercheur ne sait pas qu’il peut œuvrer à la catastrophe, ce qui le distingue des autres citoyens dont J P Dupuy nous dit qu’ils savent la catastrophe inévitable même s’ils n’y croient pas. C’est que le scientifique se trouve dans le train du progrès et des catastrophes que les citoyens regardent passer…Ce train montre souvent des vitesses différentes selon la destination qu’on va considérer a posteriori: l’exigence de résultats rapides pour répondre à la compétition et à la croissance économique place le progrès dans un TGV tandis que la catastrophe emprunte plutôt un tortillard. En effet, l’avènement de la précaution, même utilisée a minima, s’accompagne d’une vigilance relative freinant les effets catastrophiques véhiculés par le TGV du progrès. Les drames soudains et brutaux (Hiroshima, Tchernobyl, Bhopal, grandes épidémies,…) ont souvent fait place à des effets aussi indésirables mais plutôt lents, insidieux, silencieux, qui se préparent dans le tortillard des catastrophes : des déchets nucléaires actifs pour des milliers d’années plutôt qu’une brève explosion, des intoxications chimiques à faibles doses sur de longues durées plutôt qu’une contamination brève et massive, des atteintes à l’environnement (pollutions de l’eau ou de l’air, réduction de la biodiversité) sur le long cours plutôt que des cataclysmes violents, des maladies à prion (type vache folle) incubant pendant des dizaines d’années plutôt que des infections foudroyantes à révélation immédiate,…Bien sûr, l’éventualité de catastrophes soudaines reste aussi au programme du progrès mais l’expansion mondiale des technologies couplée avec une application minimale du principe de précaution généralise les risques insidieux qui sont aussi ceux qui demeurent les plus rebelles à la démonstration scientifique. Ainsi est-il difficile, voire impossible dans certains cas, de prouver le potentiel catastrophique des plantes transgéniques, des nanoproduits ou des ondes électromagnétiques, et encore davantage pour des pratiques à risque anthropologique comme les techniques de « transhumanisme » ou le diagnostic préimplantatoire (DPI). Alors, et pour reprendre la métaphore SNCF, le scientifique qui a pris place dans le TGV du progrès ne veut pas savoir qu’il est aussi dans le tortillard des catastrophes…

Il existe bien des conditions spécifiques aux chercheurs qui aggravent le risque catastrophique :

  • la collectivisation du travail de recherche, tellement utile à l’efficacité, entraîne la dissolution des responsabilités (1), le chercheur moderne s’estimant encore moins impliqué que le savant d’antan par les retombées de son activité.
  • le choix des grandes options de recherche par des décideurs anonymes et tout en haut de l’appareil (ministères, institutions scientifiques, industriels, …) accentue la dimension surtout technique du travail de laboratoire.
  • la caution apportée par les académies (sciences, médecine, technologies) qui se démontrent favorables aux innovations à chaque époque (emploi de l’amiante, dissémination des PGM, implantation des antennes de téléphonie, etc…) et réticentes à l’usage « inconsidéré »du principe de précaution.
  • la présence au sein des institutions de recherche de commissions d’éthique et de contrôle pour vérifier le respect par les chercheurs de leurs obligations, mais en réduisant celles-ci aux bonnes pratiques (ne pas frauder, respecter les procédures avec les animaux expérimentaux, etc…). En revanche, l’analyse d’ éventuelles conséquences indésirables des recherches n’est menée à aucun niveau, si bien que l’indispensable principe de précaution fait écran au nécessaire principe de responsabilité (2).
  • des pressions extérieures de plus en plus puissantes imposent au chercheur la réalisation d’ objectifs contractuels, dans un esprit compétitif et d’urgence peu propice à l’expression de la responsabilité.


Finalement, tout pousse à la déculpabilisation pour un éventuel chercheur inquiet… sans compter avec l’idéologie scientiste, l’emprise de la magie du « progrès », l’excitation du nouveau (3), toutes pulsions qui empêchent la remise en cause de la technoscience. La société s’inquiète surtout du « chercheur fou », une espèce introuvable dans les laboratoires tant celui-ci pourrait nuire à l’intérêt du collectif. Comme disait déjà Jean Rostand il y a un demi siècle, ce qui devrait inquiéter le plus ce n’est pas le chercheur fou type Frankenstein, c’est l’assurance tranquille de chercheurs sérieux investis par l’institution du pouvoir de réaliser des innovations dont nul n’a évalué les conséquences… Quand il arrive (c’est bien rare…) qu’un chercheur s’impose un interdit volontaire, il se voit vite taxé par ses pairs de « pessimisme », comme si ce jugement subjectif pouvait remplacer une analyse réaliste de la situation… S’il persévère on le range parmi les agents obscurantistes de l’ « antiscience », comme si la science était au dessus de tout jugement (ainsi que le montre les réactions indignées quand j’ai affiché une vocation de « critique de science »sur mon site internet…). Une enquête de l’IFOP sur la responsabilité des scientifiques (2007) révèle que la moitié d’entre eux s’opposerait à alerter les médias s’il arrivait que les effets éventuels d’une recherche les portent à l’inquiétude. Il s’avère donc que le chercheur est une personne normale dont on ne doit pas attendre de morale sacrificielle…

Le scientifique n’est pas seulement confronté à la possible catastrophe dans son laboratoire, il peut la rencontrer aussi au niveau de l’expertise. Beaucoup a été dit (et reste à dire) sur les conflits d’intérêts qui sont presque indissociables de l’expertise. On peut aussi s’interroger sur la qualité objective de la « science » quand les plus hautes institutions se contredisent de part et d’autres de la Manche : alors que notre Académie des sciences se range quasi systématiquement derrière les propositions de la technoscience, la Royal Society britannique se montre généralement beaucoup plus prudente (par exemple sur les plantes transgéniques ou les nanotechnologies). Enfin le scientifique intervient à un troisième niveau, quand une catastrophe déjà avérée impose la recherche d’une « thérapeutique » puisque disait Jean Bernard (premier président du Comité national d’éthique) : « La science trouve toujours des moyens pour réparer ses erreurs», une affirmation plutôt scientiste et peu propice à l’évitement des catastrophes… C’est ainsi que pour remédier aux terribles avancées du changement climatique induit par l’industrialisation, des experts proposent d’ensemencer l’atmosphère et les océans avec des particules chimiques dont les effets pourraient bien apporter une catastrophe additionnelle !
Puisque la possibilité d’une issue catastrophique est inhérente à toute recherche scientifique, surtout dans les champs de la technoscience, on peut seulement tenter d’en limiter le risque d’apparition ou la gravité.
Pour cela plusieurs pistes complémentaires existent :

  • Diminuer la pression compétitive entre les chercheurs (évaluation au rendement en brevets et publications) et entre les structures de recherche (hiérarchisation, élection de « pôles d’excellence » dotés de moyens importants pour accélérer des innovations aux conséquences souvent incertaines)
  • Limiter la fonction économique de la recherche, l’intrication avec l’industrie, l’objectif aveugle et mortifère de croissance
  • Adopter à tous les niveaux la transparence (le « secret industriel » est souvent un moyen de dissimuler la déficience des évaluations comme pour les PGM) et la transdiciplinarité (discussion des enjeux entre personnes de savoirs et cultures variés)
  • Surtout ouvrir la recherche à la société civile qui finance cette activité et en supportera les progrès comme les catastrophes. Des initiatives intéressantes existent comme les partenariats entre laboratoires universitaires et associations (Picri en région Ile de France) pour soutenir des projets communs . Dans de nombreux pays le « tiers secteur scientifique » porté par le milieu associatif établit des convergences avec les institutions de recherche (voir étude STACS sur le site sciencescitoyennes.org).


L’association Fondation Sciences Citoyennes (FSC) s’est investie dans 3 projets de loi complémentaires visant à introduire une démocratisation de la recherche et de l’innovation :

  • proposition d’un statut protecteur pour les lanceurs d’alerte (voir l’article de MA Hermitte)
  • proposition d’une Haute autorité de l’expertise , sorte de comité d’éthique définissant les conditions de l’expertise (indépendance , transparence, pluralité) et vérifiant qu’elles sont respectées. Cette initiative de la FSC dans le cadre du Grenelle de l’environnement a conduit le gouvernement a à demander un rapport à C Lepage, excellent rapport rendu en été 2008 et depuis disparu…
  • proposition de loi sur les « conventions de citoyens » afin de soutenir la participation réelle de la société aux grandes orientations technologiques et à l’usage des innovations. Ce projet définit les modalités de recrutement d’un groupe de citoyens dénués de conflit d’intérêt dans le sujet débattu, les modalités de sa formation en recherchant l’expression des diverses positions dans la controverse, et propose que les avis émis par des citoyens ainsi éclairés fassent l’objet d’un débat parlementaire. Une telle législation permettrait de sortir des leurres démocratiques qui confondent consultation et participation.

Puisque l’état d’incertitude permanente caractérise nos sociétés industrielles (et par ricochet la planète entière) les garde-fous contre la catastrophe ne peuvent pas se réduire à la morale ou à la police. Ils doivent impliquer continuellement les citoyens non seulement de droit parce qu’ils sont la cible mais aussi de raison parce qu’ils sont détenteurs de visions du monde que rien ne permet de refuser (et surtout pas la « logique propre de la science »).
C’est aussi la perspective incontournable de la catastrophe qui justifie la mise en démocratie de la technoscience.




1. J.-M. Lévy-Leblond : L’esprit de sel, Ed du Seuil, 1984

2. La conférence d'Asilomar (1975) provoquée par les généticiens inquiets de créer et manipuler les premiers OGM est souvent donnée en exemple de la responsabilité des scientifiques. En réalité, et sans contester la valeur exemplaire de cette démarche, il s’agissait de définir des mesures techniques de précaution contre la dissémination des OGM mais absolument pas de s’interroger sur la responsabilité engagée par le recours au génie génétique.

3. Tout en faisant amende honorable pour son implication dans la préparation de la première bombe atomique, Oppenheimer faisait remarquer : « Quand quelque chose est techniquement délicieux (« sweet ») vous allez de l’avant et vous le faîtes et vous ne vous demandez ce qu’il faut en faire qu ‘après avoir obtenu votre succès technique… » (cité par J.-J. Salomon in : Les scientifiques entre pouvoir et savoir, Ed Albin Michel, 2006)