La Décroissance, septembre 2008

Il était une fois un poisson qui gambadait dans un bassin tel un poisson ordinaire au milieu de ses congénères. Mais celui-là était un gourmand. Il dévorait bien sûr les proies habituelles des poissons mais surtout, et de façon surprenante, il raffolait d’oxygène, vraisemblablement à la suite à d’une perturbation génétique. Sans cesse il aspirait goulûment l’air au dessus de l’eau et aussi les bulles que faisait le jet en retombant au centre du bassin. Pourquoi se priver de ce qui abonde et s’offre gratuitement ? Pourtant, la science ignore encore pourquoi, notre poisson n’évacuait pas les gaz ingérés et gonflait un peu plus à chaque inspiration, si bien qu’un jour il devînt un poisson-baudruche, ressemblant à un sac en plastique flottant à la surface. La pauvre bête regardait ses copains vaquer entre deux eaux, sans pouvoir descendre vers eux pour jouer ou pour frayer. Il ne pouvait se nourrir qu’en gobant des insectes flottants car c’était un effort énorme de piquer du nez pour cueillir une larve nageant un peu plus bas.
Est-ce un hasard si le poisson insubmersible était frère de laitance du poisson soluble ? Une bizarrerie ne vient jamais seule… Toujours est-il que le voyant en peine, le poisson soluble, féru de physique et de géologie pour avoir été élève de Claude Allègre, glissa furtivement à son frère, tout en demeurant dans l’anonymat de sa dissolution: « Va donc au bord avaler quelques pierres pour te lester ! ». L’idée semblait judicieuse, comme celles qui, selon le maître toutes spécialités de frère poisson soluble, vont permettre grâce à la magie technologique de cultiver des tomates dans le désert ou de s’auto-vacciner en mangeant des bananes. Aussi l’insubmersible s’en fut, plutôt péniblement, jusqu’à la berge. Là il s’enfila quelques petits graviers puis, comme c’était un gourmand, absorba aussi plusieurs gros cailloux. L’effet fut presque immédiat. La maman des poissons, qui est bien gentille mais n’a pas eu de chance avec ses enfants, raconte que tout se passa comme pour le Titanic : l’insubmersible se transforma subitement en sous-marin incapable de remonter à la surface. Il sombra en tournoyant jusqu’à atteindre le fond du bassin où il se posa sans grâce.
Alors commença un nouveau et plus terrible calvaire. Le poisson trop lesté regardait ses copains vaquer entre deux eaux sans pouvoir monter vers eux pour jouer ou pour frayer. Il ne pouvait se nourrir qu’en ramassant des cadavres de vers car c’était un effort énorme de se soulever pour cueillir une larve nageant un peu plus haut. Il regrettait l’époque moins tragique où il s’était rendu insubmersible. Au moins pouvait-il alors converser avec les libellules ou entendre les économistes, assis sur le banc du jardin, discuter du remplacement du pétrole, dont les hommes s’étaient trop gavés, par l’énergie nucléaire. C’est ainsi qu’il finit ses jours en rampant dans la vase, seul et misérable.
La morale de cette histoire c’est qu’une connerie n’est pas forcément réparable par une autre, même conseillée par l’Académie.