Le Sarkophage n° 1, juillet 2007

Lors des récents débats sur l’avenir de la recherche en France, l’accent a été mis sur le manque de moyens et de postes de la recherche publique et sur la réforme des structures susceptibles d’améliorer la « productivité » de la science française. Par là, les défenseurs de la recherche eux-mêmes ne renient pas sa fonction au service des marchés plutôt qu’à celui des citoyens. Nicolas Sarkozy pourrait très bien augmenter considérablement le budget de la recherche… puisque les Américains l’ont fait ! On devrait alors poser la question : « A quoi sert la recherche ? » pour reconnaître que cette noble activité en camoufle une autre plus triviale, l’innovation, laquelle est nécessaire aux « économies compétitives »mais souvent source de controverses. Les vielles questions académiques sur la nature fondamentale ou appliquée de la recherche sont partout dépassées par leur confusion dans une activité mixte à but utilitaire : la recherche finalisée. S’il est légitime que la recherche « serve à quelque chose », il est aussi indispensable que les chercheurs continuent de produire des connaissances, tant pour la culture de l’humanité que pour alimenter de futures innovations.Mais la crise de notre système de recherche, d’expertise et d’innovation est autrement plus profonde. Nos sociétés traversent plusieurs transformations majeures qui sont autant de défis pour les institutions de recherche et leurs rapports avec la société.
Au moment où règne la marchandisation de la science, des savoirs et du vivant, et où les organismes de recherche exhortent à la « compétitivité » des chercheurs, comme pour tous les travailleurs, on assiste à l’émergence d’une « société de la connaissance disséminée ». La production de savoirs et d’innovations socialement utiles n’est plus l’exclusivité des institutions traditionnelles de recherche: elle provient aussi d’une multitudes de collectifs (malades, paysans, consommateurs, communautés numérique en pair à pair, etc.) qui se prennent collectivement en charge pour produire de la connaissance et de l’innovation et devraient être reconnus comme partenaires aussi légitimes de la recherche publique que le sont les entreprises. Des politiques d’innovation et d’incitation aux partenariats privé-public sont justifiées si c’est au profit de priorités sociales et environnementales claires, de préoccupations mondiales, d’innovations ascendantes et non propriétaires. Dans cette perspective il existe de nouveaux dispositifs favorisant les partenariats entre recherche institutionnelle et acteurs sociétaux à buts non lucratifs. Ainsi sont nés des appels régionaux à projets de recherche associant partenaire(s) associatif (s)et laboratoire(s) public(s), particulièrement en Ile de France Ces dispositifs qui ouvrent aux « profanes » l’accès à des capacités d’élaboration de connaissances scientifiques permettent aussi de mieux mobiliser et valoriser les savoirs et les innovations qui émanent aujourd’hui de différents acteurs de la société. La révolution du logiciel libre, la gestion de la biodiversité par des paysans, le développement des laboratoires associatifs, la montée de l’expertise des ONG sur les grands problèmes planétaires, la coproduction des savoirs thérapeutiques par les chercheurs et les malades (cf. mouvement SIDA).. Voila autant d’exemples qui témoignent de l’importance qu’a pris, depuis quinze ans, la société civile dans la production de connaissances et d’innovations. On assiste donc à l’émergence d’un tiers-secteur non étatique et non lucratif de la recherche associative, de l’innovation coopérative et de l’expertise citoyenne.

Ces approches participatives permettent d’entrevoir un enrichissement de la démocratie mais également de la science et du savoir. Sans oublier l’évolution nécessaire de la propriété intellectuelle en faveur de la science ouverte : exclusion du vivant et des savoirs du champ des brevets, réforme du dispositif d’expertise en contrôlant les conflits d’intérêts des experts, en instituant le principe de contre expertise et en donnant un statut aux alertes sanitaires ou environnementales.

De plus, la science est amenée à jouer un rôle nouveau , en fonction du principe de précaution et de l’utopie du développement durable, pour l’entrée dans un monde fini où l’énergie se raréfie tandis que la planète et ses habitants sont en péril. On imagine mal que tous ces défis préoccupent le nouveau Président, plutôt disposé à confisquer l’outil de recherche au profit de l’innovation compétitive, celle dont les actionnaires espèrent des profits immédiats. Pourtant, face à ces mutations, il faudrait refonder notre système de recherche, autour d’un nouveau contrat avec la société. Ce qui nécessite bien sûr une recherche publique forte et dotée de moyens accrûs mais aussi de transformer les orientations, les modes de décision, les pratiques d’expertise, et les rapports entre la recherche et la société. Outre l’extension de la précarité et le pilotage de la recherche publique par les entreprises privées, la Loi de 2006 , complètement dédiée aux exigences du néolibéralisme, nie les besoins non lucratifs de la société et ne prévoit aucun dispositif pour démocratiser les choix scientifiques. Avec Sarkozy on parlera davantage encore de recherche « partenariale », et de « pacte avec la société »mais la « société » dont il s’agit, ce sont les entreprises, les conglomérats transnationaux qui diffusent des innovations de plus en plus coûteuses et de moins en moins utiles . Des outils comme les « pôles de compétitivité » et le « crédit d’impôt recherche » sont particulièrement aveugles en n’évaluant pas la pertinence sociétale et écologique des projets et en donnant au marché les clés du pilotage de la recherche publique.

La démocratisation de la recherche passe aussi par le rééquilibrage des priorités en direction de domaines aujourd’hui retardataires en France : en particulier en santé publique et environnementale, agriculture biologique, chimie verte, recherches interdisciplinaires autour de la transition de nos modes de vie vers la durabilité, recherches en sciences humaines et sociales,… Tous ces secteurs ont été progressivement sinistrés parce que non rentables et on peut s’attendre à pire avec Sarkozy. En particulier, les présupposés idéologiques du nouveau président sur les déterminations héritées des comportements devraient aggraver encore la paupérisation des recherches psychosociales au bénéfice de celles qu’inspire le réductionnisme génétique. Pourtant, pour décider de ces choix scientifiques et techniques, la société est en droit d’exiger des dispositifs véritables de démocratisation avec représentation paritaire des acteurs associatifs dans toutes les instances de pilotage de la recherche. La Fondation sciences citoyennes (www.sciencescitoyennes.org) a ainsi proposé qu’une Conférence de Citoyens, couplée à une loi d’orientation, soit organisée tous les cinq ans pour dégager les priorités nationales de recherche et d’innovation. Ces demandes n’ont pas convaincu l’ancien gouvernement , ni l’opposition, ni même les représentants des chercheurs…
Elles ont peu de chance de trouver grâce auprès du gouvernement conservateur de Nicolas Sarkozy. On doit plutôt s’attendre à la précarisation du métier de chercheur, à la mise à disposition de l’outil de recherche pour les industriels, tout cela à coups d’avantages fiscaux, de pôles de compétitivité créés au bénéfice du patronat, de thématiques fléchées vers les intérêts des marchés technologiques. Déjà le bel enthousiasme des chercheurs cède presque partout à la morosité. Le labo sarkosien est en place : un chef usé à force de chercher des sous en promettant du donnant-donnant à des industriels comme aux patrons de l’institution publique (ces derniers n’accordant leur confiance que si des financiers ont déjà été séduits) ; une petite armée de vacataires, boursiers, thésards, post docs (parmi lesquels quelques rares étrangers ayant réussi l’épreuve « compétences et talents »), prêts à tous les sacrifices et les audaces (jusqu’à la fraude scientifique) pour obtenir le renouvellement de leur gagne-pain ; une aide technique réduite à minima puisque l’étudiant est moins cher que le technicien ; des fêtes de la science pour hypnotiser le badaud et des Téléthons pour le rassurer…

Dans les labos, autant que dans les usines, les bureaux et les facs, les années Sarko s’annoncent agitées.