Le Monde 14 oct 2006

Une équipe biomédicale française (CHU de Strasbourg) vient de s’autoriser le recours au diagnostic préimplantatoire (DPI) pour dépister chez l’embryon la prédisposition à certains cancers et ainsi éviter, à l’issue de la fécondation in vitro, la naissance d’enfants porteurs d’un tel risque. Cette mesure relance le débat sur le caractère potentiellement eugénique du DPI, exactement vingt ans après ma première alarme (L’œuf transparent, voir Le Monde du 10 septembre 1986) et amène Carine Camby, directrice générale de l’Agence de la bio médecine, à prendre ses distances (Le Monde,27 septembre 2006).

Faut-il s’étonner de cette évolution quand la loi de bioéthique de 1994 a abandonné aux praticiens le soin de déterminer si tel handicap est « d’une particulière gravité » justifiant ainsi le recours au DPI ? Avec des règles aussi subjectives, seules des limites techniques (faisabilité, pénibilité, coût et fiabilité des diagnostics) pourraient s’opposer à chaque demande de géniteurs anxieux de s’assurer la naissance d’un enfant « normal ». Faut-il alors s’inquiéter de telles extensions des indications tant que le DPI s’en tient aux « maladies particulièrement graves », sans viser le sexe ni des critères esthétiques ou mentaux ? Force est de constater que la fabrique de l’enfant s’inscrit de plus en plus en mission responsable où on craint davantage la légèreté des géniteurs (consommation d’alcool ou de tabac par exemple) que les abus technologiques.

Sans préjuger la «gravité » des pathologies que le DPI permettrait d’éviter , il existe une gradation qualitative des indications médicales pour le tri des embryons. Primitivement, il s’applique à des maladies monogéniques ou chromosomiques qui se manifesteraient inévitablement si l’embryon porteur évoluait en enfant. Dans ces cas, le DPI peut précéder un diagnostic prénatal et ainsi prévenir une éventuelle interruption médicale de grossesse (IMG). C’est sur cette précocité qu’a été validé le DPI, antérieur à la grossesse, même si le nombre élevé des embryons analysables ouvrait la porte à une extension des indications d’exclusion par rapport à celles de l’IMG. Puis le DPI se voit proposé pour des pathologies risquant statistiquement d’affecter l’enfant si l’embryon présente un « facteur de risque » génétique, comme celui de cancer en cause dans l’actuelle controverse. Ce caractère aléatoire de la manifestation pathologique empêchait auparavant le recours à l’IMG mais peut s’accommoder des moindres rigueurs du DPI. C’est d’ailleurs ce qui est déjà arrivé dans d’autres pays puisqu’il y a plus de dix ans que nos collègues espagnols, britanniques ou belges dépistent, grâce au DPI, les embryons porteurs de risques de cancers et d’autres « maladies à prédisposition génétique ». Alors que les pathologies d’apparition inexorable sont pour la plupart déjà connues et quantifiées, ces « prédispositions génétiques »sont potentiellement infinies puisque de nombreux généticiens qualifient ainsi aussi bien les cancers, la lèpre, l’obésité, l’hypertension, la sclérose en plaques, le diabète, l’infarctus ou le paludisme… que l’alcoolisme, l’autisme, la schizophrénie ou la psychose maniaco-dépressive... Ajoutons que certains praticiens, précédant d’hypothétiques connaissances, revendiquent même le recours au DPI pour sélectionner l’embryon ayant les meilleures promesses de QI… Mais le tri des embryons est déjà effectif pour choisir le sexe de l’enfant, hors de toute pathologie. Cet acte, discret en Occident, est ouvertement revendiqué en Asie car « mieux vaut tuer l’embryon dans l’éprouvette que la petite fille à la naissance », une justification qui n’est que la caricature dramatique de l’opinion médicale occidentale identifiant des vies «qui ne valent pas la peine d’être vécues»… Clairement, le glissement du DPI, depuis les maladies monogéniques jusqu’aux facteurs de risque, constitue un pas fondateur vers la caractérisation de n’importe quelle particularité des futures personnes, tant nous recelons tous d’innombrables facteurs génétiques estimés péjoratifs et que nous risquons de transmettre à notre descendance.

En 2004, les trois Centres de DPI autorisés en France avaient offert à leurs patients le diagnostic de 40 anomalies géniques différentes, sans compter les anomalies de nombre ou de structure des chromosomes. Bien sûr, l’indication motivant le DPI varie d’un couple à l’autre, mais on entrevoit une pratique qui, pour chaque embryon, cumulerait tous les marqueurs disponibles d’anomalies ou de risques d’anomalies, afin de retenir l’embryon qui présenterait le meilleur profil génétique. Au-delà de la prévention d’anomalies parentales transmissibles, cette pratique permettrait de déceler de nombreuses mutations qui induisent de novo chez l’enfant des pathologies encore imprévisibles. Or, la seule limite technique à un tel DPI multipotent est le nombre actuellement modeste (environ 10) des embryons disponibles car, en multipliant les exigences de « normalité », on finirait par ne plus trouver un embryon acceptable… Il faut savoir que plusieurs laboratoires s’activent pour tenter de « fabriquer » massivement des ovules (dont l’effectif commande celui des embryons), à l’aide de techniques impliquant la différenciation dirigée in vitro d’abondantes cellules ovariennes immatures ou même de cellules souches embryonnaires. Outre la production massive d’embryons, ces techniques permettraient d’éviter les actes médicaux réitérés dont la pénibilité et le coût restreignent aujourd’hui le recours à la fivète, et donc au DPI. Ainsi tomberaient rapidement les obstacles à la banalisation extrême de la sélection des futurs enfants.

Puisque nul ne peut décider pour tout le monde quelles sont ces « maladies particulièrement graves » qui justifient le DPI, la régulation ne peut emprunter que deux voies, qui devraient être soumises au jugement informé d’une conférence de citoyens : soit, comme aujourd’hui, on abandonne chaque décision au colloque praticiens-patients, au risque d’un glissement progressif vers l’exigence de « l’enfant parfait », soit on pose des limites qui, sans prétendre qualifier la gravité d’une pathologie, éviteraient la mise en œuvre de cette utopie de l’enfant parfait. Ultime tentative pour contenir le DPI au moment où on initiait sa pratique en France (2000), nous avions avec le généticien Bernard Sèle (CHU Grenoble), proposé un mécanisme de ce type aux autorités de régulation et à nos collègues de tous les pays. L’idée était de ne pas se constituer en impossible juge de chaque détresse ou de chaque angoisse mais d’empêcher le cumul des désirs de perfection et pour cela « de limiter définitivement le DPI à l’établissement du caryotype (nombre et structure des chromosomes) et à la recherche d’un seul variant (gène) pathologique pour l’ensemble des embryons présents chez un même couple ». Ainsi pourrait-on, grâce à la variété des demandes et à la parcimonie des détections individuelles, éviter le formatage d’un homo geneticus universel.

L’indifférence, voire l’hostilité, qu’a rencontré cette proposition était un signe. Puisque la bioéthique s’intéresse davantage aux utopies du clonage de masse ou de la transgenèse qu’à la réalité imminente de la sélection humaine, on peut, sans risque de se tromper, prévoir de nouveaux étonnements, inquiétudes et indignations. Ainsi quand il sera annoncé que chaque couple est capable de soumettre plusieurs dizaines d’embryons à la sagacité de « puces à ADN » permettant de détecter simultanément des centaines de caractéristiques.

Jacques Testart, Directeur de recherches à l’inserm

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