Jacques TESTART, biologiste de la procréation,
Directeur de recherche à l’INSERM

Environ 40 000 tentatives de fécondation in vitro (fivète) sont réalisées chaque année en France. Elles génèrent plus de 200 000 embryons dont la moitié (environ 100 000) sont estimés viables sur la base d’un simple examen microscopique. La plupart de ces embryons sont immédiatement (2 à 5 jours après FIV) transférés dans l’utérus de la patiente mais 35 000 sont conservés par congélation en vue d’un transfert ultérieur, afin de réduire le risque de grossesse multiple. Parmi ces 35 000 embryons cryoconservés, 23 000 sont ainsi décongelés chaque année et leur transfert in utero permet d’obtenir jusqu’à 20 % de naissances supplémentaires par rapport à celles obtenues avec les embryons « frais » (non congelés). L’important ici est que le différentiel annuel entre « embryons congelés » et « embryons décongelés » révèle que 12 000 embryons (soit 1 000 chaque mois) demeureront « orphelins » puisqu’ils sortiront du programme de fivète, faute d’être transférés dans l’utérus de la patiente ayant produit les ovules. On peut admettre qu’au niveau mondial, c’est au moins 150 000 embryons qui connaîtront ce sort chaque année, et que leur accumulation depuis une quinzaine d’années, dans les conteneurs d’azote liquide, pourrait constituer une population d’un million, équivalente à celle d’une grande ville. En France, seulement il existait 23 400 embryons « avec projet parental interrompu » en 2000, selon les bilans fournis au Ministère de la Santé par les équipes de fivète.

La religion catholique les considère déjà comme des personnes humaines tandis que la plupart des autres religions, et le Comité National d’Ethique, les considèrent au mieux comme des « personnes potentielles ».
Indéniablement ce sont des « êtres humains », au sens où leurs équivalents biologiques issus de vaches ou de souris sont considérés par les scientifiques comme des « êtres bovins » ou des « êtres murins » respectivement. Ce label objectif signifie seulement qu’un embryon humain, s’il se développe, ne peut devenir qu’un enfant et jamais un veau ou un souriceau.
La loi française ne reconnaît le statut de personne humaine qu’à la naissance de l’enfant et lui accorde alors la dignité. Mais cela ne signifie pas que l’embryon humain n’est rien de plus qu’un amas de cellules ou qu’un embryon d’animal : comme le rappelle la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (1975), l’embryon humain mérite le respect dès sa conception Ce respect correspond à une attitude des personnes ayant pouvoir sur l’embryon tandis que la dignité, acquise à la naissance, correspond à un droit. Les « tuteurs » de ces embryons sont leurs géniteurs et les laboratoires de fivète ne sont responsables que de leur garde.

Quelle destinée pour ces embryons ?

Les embryons « surnuméraires » (qui ne seront pas « repris » par le couple géniteur) peuvent faire l’objet de l’une des destinées suivantes :

- « Accueil » : le don de l’embryon d’un couple à un autre couple (dont les deux membres sont stériles ou porteurs d’une maladie héréditaire, selon la loi française) n’a pu être mis en place que très récemment. En effet cette pratique est précédée de démarches lourdes et psychologiquement éprouvantes, en particulier pour le couple géniteur (examens biomédicaux complémentaires, démarches auprès d’un juge, etc …)
- « Fin de la conservation » : La destruction de l’embryon peut-être réalisée à la demande des deux membres du couple et si l’embryon avait été congelé avant la loi de 1994 … Les professionnels de la fivète ont fait savoir au ministre de la Santé que la révision de la loi n’ayant pas eu lieu comme prévu en 1999, ils ont décidé en 2003 d’en prolonger l’application à la demande pressante de certains patients.

A propos de la recherche sur l’embryon

La destruction de l’embryon pourrait prochainement devenir l’occasion de travaux de recherche, possibilité encore interdite en France.
J’ai montré ailleurs que l’insistance de nombreux biologistes et médecins pour obtenir l’aval légal à des recherches sur l’embryon humain est surprenante, les projets annoncés étaient souvent inutiles ou absurdes. Ils sont aussi prématurés quand l’expérimentation n’a pas été préalablement menée chez l’animal. En fait, une telle exigence pour réduire l’œuf à l’état de matériau semble plutôt relever de la volonté d’emprise sur tous les stades de l’humain (fœtus, enfant, adulte, cadavre), l’embryon étant le seul être humain encore indisponible. Il importe ici de relever la contradiction entre la valeur croissante accordée à l’humain au fur et à mesure de son développement (œuf – embryon – fœtus – enfant …) et le fait que toutes les manipulations éthiquement détestables (clonage, parthénogenèse, transgenèse, sélection …) ne sont possibles que sur le très jeune embryon. Alors la vigilance pour protéger l’embryon de telles manipulations ne relève pas nécessairement d’une éthique de type « catholique » (« l’embryon est une personne ») mais fondamentalement de la volonté de protéger l’humanité (plutôt que tel être humain) de cette instrumentalisation.

Vers de nouveaux usages de l’embryon ?

Ces dernières années sont apparues de nouvelles perspectives scientifiques et médicales qui renforcent les revendications pour l’usage des embryons humains à des fins non procréatives. Ces perspectives sont séduisantes, et fortement appuyées par des chercheurs et des industriels ; elles concernent le potentiel thérapeutique des cellules souches embryonnaires (cellules ES). Afin de produire des cellules ES dont on pourrait dériver des tissus compatibles à greffer chez un malade, certains proposent de recourir au « clonage thérapeutique » : le patient fournirait lui-même un noyau cellulaire à introduire dans un ovule, l’embryon résultant disposerait ainsi du même génome que le patient, situation idéale pour la compatibilité tissulaire. La faisabilité d’une telle thérapeutique n’est pas complètement démontrée dans un modèle animal et il a même été observé, chez la souris, que les cellules du clone, au génome pourtant identique, peuvent être rejetées quand on les greffe ! Il semble que l’influence, difficilement maîtrisable, des conditions de culture in vitro induit des effets dits « épigénétiques » qui modulent l’expression du génome. Par ailleurs, le clonage « thérapeutique » est une voie d’expérimentation pour le clonage « reproductif » puisque, de l’un à l’autre, il suffit de transférer l’embryon cloné dans l’utérus d’une femme … De plus, si la pathologie du patient comprend une cause génétique (et ce déterminisme est largement argumenté par les généticiens dans un nombre croissant de pathologies …) il serait nécessaire de manipuler le génome des cellules ES afin de les normaliser … Ce qui ouvrirait cette fois la voie à la transgenèse humaine, une aventure plus redoutable encore que le clonage reproductif …

Retour aux embryons « surnuméraires »

La nécessité de cloner l’humain pour obtenir des greffons compatibles avec chaque malade n’est pas démontrée à ce jour. D’autres sources de cellules souches sont disponibles chez l’adulte ou dans le cordon ombilical. Mais les embryons produits en excès par la FIV pourraient devenir la source privilégiée de cellules ES, hors de tout clonage ou conception à des fins médicales. En effet, selon les immunologistes, si on disposait de quelques dizaines de milliers de lignées cellulaires pour produire les tissus à greffer, on trouverait dans de telles « banques » des cellules compatibles avec n’importe quel patient. Comme évalué plus haut, l’effectif mondial des embryons « orphelins » est d’environ un million et s’accroît de 150 000 chaque année. Il est fort probable que beaucoup plus d’un couple géniteur sur 100 donnerait son accord pour une telle issue médicale, alternative à la simple destruction de leurs embryons.
Ainsi l’incapacité de l’AMP à maîtriser la production d’ovules par les femmes, source d’embryons en excès, pourrait déboucher sur la constitution de lignées abondantes de cellules totipotentes, capables de résoudre la dramatique carence de tissus à greffer.

Que dit l’éthique institutionnelle ?

Cette perspective de produire des cellules ES à partir des embryons surnuméraires mérite évidemment une profonde réflexion éthique. Curieusement cette réflexion est absente, le mirage du clonage thérapeutique absorbant presque toute l’énergie éthique, au point où de nombreuses institutions françaises en ont déjà accepté l’augure avec plus ou moins d’enthousiasme (Conseil d’Etat, Académie de Médecine, Commission des droits de l’homme, Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, etc …). Le lobbying acharné mené par des chercheurs, médecins, industriels a présenté le clonage thérapeutique, non seulement comme l’option scientifique la plus crédible, mais aussi comme une parade à « la fuite des cerveaux » et une arme de compétition économique (perspective de start-up, de brevets …). Comme pour donner une caution éthique à l’entreprise, un membre du Comité National d’Ethique a même pu, sans être contredit, expliquer qu’un clone n’est pas véritablement un embryon, et peut donc avantageusement servir de matériau biologique … Tandis qu’un membre du Comité international d’éthique (UNESCO) estimait qu’il peut y avoir un bon clonage reproductif, pourvu qu’il demeure encadré par la médecine …

En conclusion

Le cas de l’embryon, mis à jour à l’occasion de la fivète, montre la relativité perpétuelle des évaluations éthiques. Tandis que certains en sont encore à exiger un statut pour l’embryon humain, d’autres s’emparent des dernières hypothèses issues de la technoscience pour exiger, au nom du bien commun ou industriel, ou encore de la solidarité, l’instrumentalisation de cet embryon. Chaque proclamation, avis ou loi n’est qu’un moment dans l’histoire du positionnement éthique. Et cette histoire ne paraît capable d’évolution que dans un sens : la permissivité. On constate en effet que l’éthique est soluble dans le temps (on s’habitue aux mots, utopies, fantasmes), dans la casuistique (on accepte « exceptionnellement » des pratiques que nos engagements réprouvent) et dans l’espace (on passe les frontières pour accéder, dans un pays voisin, à ce qui est interdit ici). Plutôt que s’obstiner à construire dans chaque Nation des règles dépassées dès qu’elles sont écrites, peut-être devrait-on définir des directives régionales (en Europe, au Moyen-Orient, etc …) avec l’intention à terme d’élaborer des règles de conduite planétaires. La diversité des cultures complique dramatiquement ce projet. Pourtant, c’est bien avec une telle ambition qu’on a su s’accorder pour définir les principes regroupés sous le nom de « droits de l’homme ».


colloque éthique, Damas, Syrie; 2005

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