Cahiers du CCNE, 36, 17-20, 2003.

Dans ce monde, où tout est de plus en plus sous contrôle, "la liberté du chercheur" est admise largement et revendiquée par la plupart des acteurs de la recherche. Pourtant, on devrait convenir que la liberté absolue d'agir n'est pas admissible pour des employés de l'Etat, surtout pour ceux qui œuvrent à l'avenir du monde. L'accord général sur le principe de Gabor ("tout ce qui est possible sera nécessairement réalisé") suffit à rendre illégitime l'exploration sans contrôle des possibles, sauf à se réfugier dans l'hypocrite assertion que "la recherche est neutre" et à trancher artificiellement entre "le fondamental" et "l'appliqué".

Mais il existe d'autres façons de reconnaître que "la liberté du chercheur" ne peut être que relative. Une telle liberté évoque celle que peut connaître l'artiste, et c'est alors une référence aux facultés créatrices, laquelle complait à nombre de chercheurs. Mais qu'en est-il ? Tandis qu'il existe une infinité d'attitudes subjectives permettant à l'artiste d'exprimer un sentiment ou une idée, le répertoire des solutions rationnelles dont dispose le chercheur pour résoudre un problème concret est bien étriqué. Les limites à la liberté du chercheur sont alors intrinsèques à sa "bonne pratique", et ces limitations vont croissantes avec la complexification technique qui transforme le chercheur en super ingénieur. Ainsi y a t-il davantage d'inventivité dans un seul concours Lépine que dans tous les laboratoires de biologie moléculaire en activité …

Quelle liberté reste t-il au chercheur s'il est de moins en moins artiste ou inventeur, c'est-à-dire maître de sa propre façon de chercher ? Certainement pas celle du territoire de la recherche puisque les pressions économiques et sociales favorisent largement les recherches "publiables" (publish or perish) et/ou utiles. Déjà la mutation du "savant" d'antan en "chercheur" marquait l'évolution vers la spécialisation du champ de recherche et vers les missions d'intérêt commun. Mais la focalisation quasi obligatoire sur certaines thématiques, l'encadrement de plus en plus serré de l'activité, l'universalisation des formations et des protocoles, voilà qui réduit fortement le champ d'action et la fantaisie du chercheur. Il faut être hautement bénéficiaire de cette situation (comme le sont la plupart des généticiens moléculaires, par exemple) pour ne pas reconnaître les pressions variées mais confluentes vers une monoculture des chercheurs : appels d'offre sur thèmes redondants, recrutement fléché, soutien actif des industriels (projets économiques) et des associations caritatives (espoirs thérapeutiques), incitations des institutions scientifiques (start-up, brevets, etc …). Il est cependant rarement observé que ce soutien continu à certaines "priorités", selon les nécessités de la compétition économique et scientifique ou celles de choix médicaux, entraîne per se le reflux des autres champs de connaissance ou d'intervention. Outre la liberté intellectuelle, c'est aussi la liberté d'entreprendre du chercheur qui est mise à mal. Car l'adoption de ces programmes électifs, sélectionnés parmi tous les programmes possibles que recèle l'immense ignorance, fait que la recherche "libre", si elle n'est pas interdite, est cependant privée de moyens (matériels, fonctionnement, mais surtout recrutement) ce qui condamne à court terme toute thématique non fléchée. Ainsi la seule structure de l'Inserm étudiant la fécondation (Unité 355 que je dirigeais) a été fermée et ses chercheurs réorientés vers le risque génotoxique pour les gamètes (Unité 566 au CEA). Il faut donc admettre que les moyens, parfois très importants, accordés à certaines thématiques conduisent à l'apoptose d'autres thématiques, et ainsi à l'aliénation des chercheurs et de la recherche elle-même.

Il reste que, dans la mesure du possible, les gens de laboratoire profitent de leur ultime liberté, celle de prendre parfois discrètement le chemin des écoliers pour une recherche buissonière, hors des autoroutes de la compétition technoscientifique … Mais cette évasion demeure limitée par le contrat d'efficacité qu'ils ont souscrit avec l'institution d'une part (sanction des contrats), et par la dimension éthique éventuelle des sujets d'escapade d'autre part. J'ai personnellement éprouvé souvent cette autofrustation quand, au matin, il m'arrivait de porter des jugements sévères sur les protocoles élaborés pendant mon sommeil, et susceptibles de graves dérives éthiques. La schizophrénie n'a qu'un temps et il vient un moment en chacun où le citoyen refuse la place prise par l'ego du chercheur, ou alors c'est le chercheur qui fait taire le citoyen "obscurantiste" qui s'agite en lui (cf. "Jean au four ou Pierre au moulin" in Des hommes probables, ed du Seuil, 1999).

En 1986 (L'œuf transparent, Flammarion), j'ai ainsi refusé d'entreprendre des recherches pour faire se rencontrer la procréation assistée et la médecine prédictive, recherches qui devaient aboutir en 1990 à la réalisation du "diagnostic préimplantatoire" (DPI). A cette occasion j'avais revendiqué un droit à la non recherche qu'on peut bien considérer comme preuve d'une certaine liberté du chercheur. Mais c'est une liberté négative, celle de s'enchaîner soi-même. Dans la même période (depuis 1986), j'avais expérimenté des techniques d'aide à la fécondation en cas de grave déficience spermatique, et j'avais souhaité qu'on puisse les pratiquer dans l'espèce humaine. Cette démarche ne contredit pas la précédente même si les médias ont interprété abusivement mon refus du DPI puisque je suis devenu depuis "celui qui a arrété ses recherches" : la menace d'un nouvel eugénisme me faisait revendiquer d'abord le principe responsabilité (Hans Jonas) devant le DPI, tandis que la fécondation assistée (SUZI puis ICSI), dont la finalité est légitime et même éthiquement positive (donner un enfant à un couple stérile, éviter la contribution d'un tiers géniteur) me semble relever du principe de précaution et des bonnes pratiques. Pourtant, à l'occasion d'une décennie de démarches auprès du CCNE, puis d'un CCPPRB, et alors que je m'efforçais de trouver un interlocuteur pour une discussion sans arrière pensée, j'avoue avoir souffert de suspicion et d'incompréhension, comme de certaines rigidités. Il m'a semblé utile de relater brièvement l'histoire de la fécondation assistée en France afin de faire comprendre ces difficultés. Cette histoire peut être divisée en trois périodes comme l'indique le tableau ci-contre. Dans la première période, ayant reçu un avis défavorable du CCNE pour pratiquer la technique SUZI (1986), je m'étais opposé à mon collaborateur clinicien qui souhaitait passer outre. Le refus, par le CCNE, de faire connaître sa position justifia la collaboration de ce gynécologue avec un biologiste extérieur… ce qui prépara mon éviction en 1990, et mon remplacement par le même biologiste dans le laboratoire que j'avais créé 12 ans plus tôt. Puisque d'autres équipes commençaient à pratiquer le SUZI, je demandai au CCNE de revoir sa position (1992), ce qui arriva (mais après tergiversation par référence à la loi Huriet) en même temps que le feu vert d'un CCPPRB. Dans la deuxième période, et à la suite des résultats excellents rapportés de Belgique, je demandai au CCPPRB la transformation du protocole SUZI en protocole ICSI (1993), mais je commis l'impair d'oublier d'en prévenir l'Inserm… Les discussions parmi les professionnels de l'AMP les amenèrent alors à interroger la légitimité d'un CCPPRB pour expertiser une technique nouvelle, potentiellement d'usage national, et à contester la nature de la personne à protéger avant la fécondation (Est-ce la "personne potentielle" de l'embryon encore inexistant ?). Pourtant, le CCNE ayant tendance à se défausser depuis la Loi Huriet, c'est encore à un CCPPRB que je demandais un avis pour la technique d'ICSI avec spermatide (1996) … non sans avoir informé le CCNE par le biais d'un article (Cahiers du CCNE, 1995). Dès la naissance du premier bébé né de cette technique (il n'y en eut que deux) un membre du CCNE parla d'"essai d'homme" et un éditorial de la revue "La Recherche" demanda mon exclusion de l'Inserm…



De cette expérience, je retiens que la liberté du chercheur a un prix, que seuls paient ceux qui tentent de demeurer citoyens dans l'univers professionnel, lequel est souvent impitoyable. Ainsi, j'ai constaté que ceux qui agissaient de leur propre chef n'étaient jamais critiqués par les structures d'éthique qu'ils ignoraient tandis que ma préoccupation soutenue de rechercher un avis extérieur et d'agir en transparence, me plaçait en situation d'être jugé fautif, ou pour le moins suspect, sur la place publique. L'actualité récente montre que l'ambiguïté des prérogatives respectives du CCNE et des CCPPRB persiste, alors qu'il me semble que toute nouvelle méthode biomédicale devrait d'abord obtenir la caution du CCNE. Cette situation paraît favorable à la liberté d'action de certains investigateurs (lesquels ne sont les chercheurs que s'ils sont aussi médecins…) qui peuvent ainsi faire avaliser un protocole en faisant l'économie d'un avis sur ses conséquences anthropologiques. Mais je continue à croire que l'activité de recherche génère trop de changements radicaux pour que son contrôle soit abandonné aux chercheurs, ou même à des administrateurs éthiciens. Il est urgent d'expérimenter des formes plus audacieuses et démocratiques pour le contrôle en amont de la technoscience, en tenant compte des incertitudes et de la subjectivité de l'expertise. C'est donc aux "gens" eux-mêmes qu'il faut confier leur sort et celui de l'espèce ; mais cela ne peut se faire sans démagogie qu'à l'issue d'une formation approfondie et d'informations complètes et contradictoires. Une telle démarche n'est pas réalisable à l'échelle de la société entière mais elle le devient si on considère un échantillon représentatif de personnes "naïves" acceptant cette éducation et cette responsabilité. C'est la procédure des "Conférences de citoyens", modèle privilégié aujourd'hui pour l'exercice de la démocratie en situation d'incertitude et d'intérêts contradictoires (voir Conférences de citoyens : les vertus du débat public, Transversales Science Culture 2, 38-42, 2002). Il n'y a pas d'"intérêt supérieur de la science" ou de "liberté immanente du savant" qui pourrait contrevenir à l'intérêt collectif. La pseudo liberté du chercheur, entravée par l'économisme et le conformisme n'a rien à perdre d'un tel éclairage.

(1) Ce texte correspond à mon intervention au 12ème colloque des Comités de protection des personnes (Marseille, 19-20 Mai 2003).


BREF HISTORIQUE DE LA FECONDATION ASSISTEE EN FRANCE
(A la recherche d'un interlocuteur d'éthique)

Phase 1 : SUZI(1)

1984 - 1ère publication (équipe de JT à Clamart) de la technique de SUZI, en modèle hétérospécifique homme-hamster

1986 - avis défavorable du CCNE à JT sur SUZI. "ces recommandations s'appliquent à tous les groupes projetant des recherches similaires" … mais l'avis n'est pas rendu public

1989 - 1ère naissance après SUZI (Singapour)

Mars 1990 RF (clinicien de l'équipe FIV à Clamart) prélève des ovocytes pour envoi à un biologiste extérieur (PJ au Kremlin-Bicêtre) lequel accepte de pratiquer le SUZI.

Octobre 1990 : JT demande au CCNE de rendre public son avis de 1986. Sans réponse (sera publié dans JIM en 1991)

Octobre 1990 : RF, devenu Chef de Service, fait décider, par les directions de l'Assistance Publique et de l'INSERM le départ de JT de son labo d'AMP… et le fait remplacer par PJ.

Mars 1991 : 1ère naissance en France après SUZI (Strasbourg)

Janvier-Février 1992 : suite à demande par JT du réexamen de l'avis de 1986, le CCNE le renvoit à un CCPPRB ("voie législative"). Nouvelle demande auprès du CCNE et d'un CCPPRB, respectivement par JT et AT, biologiste et clinicien du Centre d'AMP de l'Hôpital américain.

Oct-Nov 1992 : avis favorable du CCNE et du CCPPRB (St Germain en Laye) pour SUZI à l'Hôpital Américain (promoteur = INSERM).

Phase 2 : ICSI(2)

Septembre 1993 : suite aux résultats spectaculaires de l'équipe de Bruxelles, demande au même CCPPRB de modification du protocole par substitution de l'ICSI au SUZI. Avis favorable

Automne 1993 : lettre de la fédération des biologistes de FIV (BLEFCO) au ministre = quelle est la compétence des CCPPRB sur la fécondation assistée ? sans réponse

Mars 1994 : l'INSERM, non sollicité sur la modification du protocole, se retire de son rôle de promoteur pour l'ICSI

Juin 1994 : première naissance en France après ICSI (Hôpital Américain)

Phase 3 : ICSI avec spermatide(3)

1995 : suite aux travaux chez l'animal (naissances normales de souris et lapins), et à la découverte de spermatides chez des hommes azoospermiques, quelques ICSI sont réalisées par injection d'une spermatide (Hôpital Américain). Information donnée aux "cahiers du CCNE".

Janvier 1996 : avis favorable du CCPPRB (St Germain en Laye) pour ICSI avec spermatide (promoteur = Hôpital Américain)

1996 : première naissance après ICSI avec spermatide (Hôpital Américain)

Mars 1996 : le CCNE "prend acte" de l'avis favorable du CCPPRB, mais regrette que la recherche ait commencé avant …

1996 : abandon de l'ICSI avec spermatide


(1) SUZI : "Subzonal sperm insemination" : fécondation assistée par injection de quelques spermatozoïdes au contact de la membrane de l'ovule (sous la zone pellucide).

(2) ICSI : "intracyplasmic sperm insemination" : fécondation assistée par injection d'un seul spermatozoïde directement au sein de l'ovule.

(3) Spermatide : stade de la spermatogenèse qui précède les attributs du spermatozoïde nécessaires aux étapes physiques de la fécondation (mobilité, et pénétration de l'ovule). D'un point de vue génétique la spermatide est mûre (méiose achevée) alors que l'ovule ne l'est pas (il correspond au spermatocyte II).