Libération, 18 nov 2002

Fort heureusement, ceux qu'il est convenu de nommer "intellectuels" se mobilisent, s'insurgent ou pétitionnent depuis toujours contre des idées ou des actions qu'ils jugent inacceptables, dans les domaines de la littérature, de l'art, de la sociologie, de l'économie, ou de la politique. Si la science, source de concepts et de connaissance séduit depuis toujours les intellectuels, ils demeurent bien frileux dès qu'il s'agit d'évaluer la technoscience, cet appareil industriel pour la maîtrise et l'efficacité économique. Comme s'ils éprouvaient un complexe d'incompétence pour intervenir dans l'univers des techniques, ou comme s'ils estimaient que cet univers ne concerne que les spécialistes. De leur côté, beaucoup de travailleurs et d'industriels de la technoscience s'indignent du fait que la culture les ignore. Ils souhaiteraient plus de considération, ce qui signifie aussi davantage de crédit(s), d'incitations pour éveiller des vocations, pour informer sur leurs missions, leurs succès, leur philosophie. C'est vrai, la culture ne s'est pas emparée des productions de la technoscience mais le plus grave n'est pas l'injustice ainsi faite à une activité qui est une composante légitime de la société. Puisque cette activité mène le monde bien plus que "la culture", on ne peut plus comprendre, analyser, prévoir, sans prendre en compte sa production. Ainsi les intellectuels qui snobent le développement technologique ne peuvent plus vraiment se revendiquer comme tels.

Ne nions pas que la technoscience est susceptible, et que ceux qui se sont essayés à l'analyser sans lésiner sur la critique, comme ils font pour un objet social ordinaire, ont été balayés par le souffle hégémonique du progrès annoncé, ou se sont finalement rangés parmi les contemplateurs, voire les admirateurs souvent fascinés. La technoscience ne reconnaît que les vérités qu'on peut démontrer ; il n'y a donc plus place pour les prurits de la subjectivité, ces vestiges du passéisme et de l'obscurantisme, que le "progrès" inéluctable écrase sans vergogne. Si bien que les Lumières ont cédé devant l'électricité. Quand l'électricité devient la fille du nucléaire, c'est-à-dire la sœur des déchets mortels qui dureront des milliers d'années, l'intellectuel, héritier des Lumières, peut-il encore se protéger des accusations délétères d'obscurantisme en fuyant l'arène ? Peut-il, sans perdre son statut, se consacrer essentiellement à des futilités à la mode, à des débats "très tendance" ? En classant l'objet "nucléaire" au rang des choses étrangères à son cerveau, l'intellectuel abandonne lâchement le terrain de l'intelligence et de la survie à de misérables militants qui se castagnent avec les miliciens de l'appareil économique.

Parfois, l'intellectuel se régale d'un objet de substitution : quand la biomédecine construit un appareil technique et idéologique qui va permettre de trier les enfants dans l'œuf ("diagnostic préimplantatoire"), selon leur conformité aux préjugés des généticiens, ou aux images publicitaires, l'intellectuel ne regarde que les chiffons rouges qu'on agite sous son nez, des mères porteuses au clonage. "On ne peut pas arrêter le progrès des connaissances" scande t-il, cautionnant ainsi la confusion opportuniste entre faire et connaître, comme si aucune intelligence ne devait s'immiscer quand la volonté de puissance trouve la caution de fantasmes majoritaires.

Voici venu le temps des OGM et surtout des PGM (plantes génétiquement modifiées). Non seulement c'est technique mais, en plus, c'est agricole ! Peut-on s'impliquer dans pareilles disputes quand on a lu tout Platon ? Dans l'affrontement désordonné autour des PGM, il y a deux entrées. La première, "classique", ressortit de la politique (hégémonie des multinationales, survie de l'agriculture paysanne, etc …) et de l'écologie (environnement, risques alimentaires, etc …) : comme pour l'énergie nucléaire et la procréation médicalisée, les arguments ou les invectives recouvrent en ces domaines des façons diverses de penser le monde, ou de s'en servir, qui confirment que les humains ne sont pas tous pareils. L'autre entrée du thème PGM est exceptionnelle et atteint l'ineptie puisque cette technologie est toujours incapable de démontrer ses avantages prétendus après six années de diffusion massive sur la planète (52 millions d'hectares cultivés !). Même les opposants les plus bornés reconnaissent que les centrales nucléaires produisent de l'électricité ou que le tri des embryons permet d'éviter des avortements. Côté PGM, aucun résultat reproductible n'est venu alimenter la balance de précaution en faisant peser l'intérêt public face à des menaces irréversibles ! On voit là poindre un chemin de combat pour des intellectuels soucieux de défendre un monde durable, ou de revendiquer l'honnêteté des arguments, ou seulement d'exiger que la logique et la réalité l'emportent sur la croyance technicienne que "ça va finir par marcher"… Mais ce chemin devient un boulevard quand les opposants aux PGM se trouvent privés de parole comme il arrive de plus en plus souvent : campagnes de calomnies contre les leaders, faux "débats" télévisés où l'opposition est annulée, plaidoyers proOGM dans les médias sans que les réactions ne soient publiées, condamnation et emprisonnement de militants syndicaux, etc … On comprend que le lobby des PGM ait eu besoin de changer les règles du jeu démocratique : aucun débat n'est plus tenable si les opposants révèlent l'inanité du projet, car le public en viendrait de plus en plus à conclure que ces végétaux doivent encore rester dans les laboratoires … Cette situation absurde, et la censure qui l'accompagne, n'ont pas entraîné la mobilisation des intellectuels, alors qu'il ne s'agit plus ici de technologies mais de pratiques sociales censées être soumises à la pensée critique.

Fort heureusement pour contrer les excès de la technoscience, bras armé de la mondialisation libérale, le mouvement associatif et syndical sécrète actuellement des acteurs courageux qui sont aussi des penseurs de la complexité. Ils défendent les intérêts de l'humanité et des générations futures plutôt que des intérêts de boutique. Ceux-là sont les figures essentielles de l'intellectuel post-moderne.